L’odyssée de Jana – 2ème écluse : construire sur des collisions

Mucius, Promitor et Fontus gardaient le silence après cette première épreuve. Seul le bruit des rameurs se faisait entendre.

Mucius, Promitor et Fontus gardaient le silence après cette première épreuve. Seul le bruit des rameurs se faisait entendre.

Les merveilleux paysages de Jana, les champs, les troupeaux, les fermes défilaient le long de l’Invadiare.

Tout concourrait à enthousiasmer leur quête.

Distribution des rôles & lexique
Les trois héros :

Mucius : Pseudonyme – Déification d’un héros légendaire, symbole du courage

Promitor : Pseudonyme – Dieu de la distribution du grain

Fontus : Pseudonyme – Dieu des puits et des sources

Jana : Royaume pluriséculaire fondé en l’honneur de la déesse Jana, protectrice des portes et des gonds. Île isolée du monde moderne. Nom de la capitale de l’île

Les Janiens Ou Indigetes : Peuple de Jana

« di indigetes » : Catégorie de dieux de la Rome antique. Dieux d’origine de la religion et de la mythologie romaine primitive. Ils personnifient les activités quotidiennes et les valeurs romaines originelles. Plus largement, avec Sol, ceux qui montrent la voie.

Invadiare : Etymologie latine du verbe engager. Fleuve qui prend sa source dans les Montagnes de Jana, traverse ses plaines, alimente en son embouchure la capitale, pour se jeter dans la mer

Sol : Dieu solaire primitif chez les Romains

Conseil des Sols : Assemblée des prêtres et prêtresses de Jana dont cinq sont chargés d’initier les postulants à la citoyenneté janienne.

Quirinus : Prêtre. Siège parmi les Sols, représentant le Dieu protecteur de l’Etat

Vervactor : Prêtre. Siège parmi les Sols. Représentant le Dieu du premier défrichement et des jachères

Fama : Prêtresse. Siège parmi les Sols.Représentant la Déesse de la réputation et de la rumeur

Honos : Prêtre, siège parmi les Sols.Représentant le Dieu des honneurs et des charges militaires

Terminus : Prêtre, siège parmi les Sols.Représentant le Dieu des frontières

Vica Pota : Prêtresse. Siège parmi les Sols.Représentant la Déesse de la Victoire

Navis : Navire typique de l’époque romaine – avec avirons aussi bien qu’avec voiles – qu’on employait dans une flotte pour tout ce qui devait être fait promptement : pour croiser, pour exécuter une reconnaissance, pour porter un message…

Phalère : Petite parure métallique remise aux légionnaires romains pour leurs actes de bravoure

Flamen Cerialis :Fêtes célébrées en l’honneur de la déesse Cérès, de l’agriculture, des moissons

Vervactor – Deuxième écluse : construire sur des collisions

Mucius, Promitor et Fontus gardaient le silence après cette première épreuve. Seul le bruit des rameurs se faisait entendre.

Les merveilleux paysages de Jana, les champs, les troupeaux, les fermes défilaient le long de l’Invadiare.

Tout concourrait à enthousiasmer leur quête.

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Ils tenaient entre leurs mains la première phalère gagnée. Cette phalère récompensait la manière dont ils avaient illustré les aspects essentiels de la vision. Ces aspects comportent des éléments d’utilité, mais aussi des éléments de nature émotionnelle : souci du dépassement de soi et sentiment d’appartenance identitaire.

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Ils s’entre-regardaient et ce fut Mucius, qui, un gobelet de vin à la main, rompit le silence en complimentant ses colistiers sur le récit qu’ils avaient fait de leurs expériences.

Ils poursuivirent ces échanges animés en se passant la petite amphore pansue qui accompagnait un repas frugal.

Ils ne virent pas passer le temps, ni la deuxième écluse se profiler à l’horizon.

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Nos héros aperçurent ensemble un curieux personnage. De taille moyenne, trapu, sa peau était terne, son visage lisse, sans expression. Seul le regard incisif, énergique, donnait du contraste et promettait un envers à ce premier aspect.

Le personnage ainsi décrit était Vervactor. Le plus discret des membres du Conseil tenait son nom d’une divinité préromaine, protectrice des premiers défrichements et des jachères.

Sa mission à Jana, était de veiller à ce que les grands desseins du royaume ne restent pas lettres mortes.

Vervactor savait, comme les autres Sols, que pour que se réalise chaque année le nouvel élan insufflé, il fallait offrir aux Janiens, ceux-là mêmes qui allaient faire vivre une nouvelle dynamique, la possibilité de s’exprimer et de proposer leurs idées.

C’est ainsi qu’au fil des siècles, Jana était parvenu à se renouveler sans cesse.

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Les Janiens possédaient au plus profond d’eux-mêmes, la culture de la transformation permanente basée sur la co-construction. Ils savaient naturellement « CONSTRUIRE SUR DES COLLISIONS » : impliquer l’ensemble d’une équipe dans une ambition, créer les conditions de l’engagement, faire évoluer la culture

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Vervactor devait soumettre ces trois combattants du monde moderne à la deuxième question : comment avaient-ils créé, pour leurs troupes, les conditions pour suivre le cap fixé.

– « Promitor ! A l’Union postale, la co-construction, en quoi cela a-t-il consisté exactement ? »

– « A l’Union postale la co-construction est une conviction très forte mais lucide : c’est une démarche compliquée et parfois décevante puisque les éléments issus des ateliers ne valent pas toujours décision. »

– « Oui, d’autant qu’à cette époque-là, des évènements tragiques ont assombri le ciel de votre entreprise. »

– « Certes. D’où le « grand dialogue » lancé par notre président. Ce grand dialogue avait une double ambition : non seulement associer les Collaborateurs à l’élaboration du plan stratégique, mais également nos usagers. Cela signifie qu’il a fallu convaincre des clients d’accepter de passer trois ou quatre heures à parler de l’Union postale avec les Agents.

– « Le résultat a-t-il été probant ? »

– « Oui, l’expérience de ces ateliers s’est avérée fondamentale puisqu’elle nous a permis de disposer d’un miroir sur des aspects très opérationnels : perte de colis, absence de réponse du SAV ; mais aussi et surtout de confronter les idées du plan stratégique aux attentes des clients, d’établir des tables de jeux et d’élaborer un nouveau référentiel de services avec notamment la mise en place d’un « Net Promoter Score » pour nos activités postales et bancaires.

– « Et en interne, Promitor ? En interne ? »

– « Oui, Vervactor, oui ! Nous avons également co-construit avec nos managers, notamment en vue de définir le nouveau rôle des directeurs d’établissement. Ce qui a abouti à une réorganisation significative de notre ligne managériale. Ainsi, le succès de ce travail de fond a été tel, que nous sommes parvenus, dans la totalité des régions, à mobiliser les organisations syndicales. Elles ont été associées à cette élaboration.

– « Les organisations syndicales ! Ah oui, quand même ! Et vous Mucius, avec un nom pareil, vous avez dû y aller fort ? »

– « Bien au contraire Vervactor ! Je ne connaissais rien à l’univers de Libretis : la distribution de produits hi-tech et culturels, seulement celui de l’univers de la distribution alimentaire. Plus précisément, je ne savais qu’opérer de la franchise et créer de nouveaux formats de magasins ».

– « Vous étiez contraint à la co-construction alors ? »

– « En quelque sorte. J’ai recruté en interne ; pour moi, le savoir se trouve dans l’entreprise. »

– « En plus, personne ne croyait à votre projet !»

– « J’en étais parfaitement conscient. Alors, j’ai rassemblé l’équipe autour de la maxime de Mark Twain : « ils ne savaient pas que c’étaient impossible, alors ils l’ont fait ». Le cap était de devenir des référents ; à charge pour eux de choisir la mise en œuvre. Pendant trois ans, à force de tests, de transformations et d’ouvertures de nouveaux formats, nous avons démontré notre efficacité. Notre co-construction était là : un incubateur au sein de l’univers figé de Libretis ; avancer d’abord et voir après.

– « Eh bien, ça n’a pas dû être rose tous les jours ? »

– « Incontestablement. Mes équipes avaient cependant décidé elles-mêmes d’avancer sans exprimer les irritants internes. Grâce à une équipe de consultants – héros du monde moderne – formés aux idées de Jana, nous avons organisé un séminaire de deux jours auquel je ne participais pas moi-même. J’invitais mes équipes, par le moyen d’un petit laïus en vidéo projeté en tout début, à construire elle-même sa prochaine feuille de route. Le préalable à ce recentrage de l’organisation, était de libérer la parole, de traiter les irritants cachés. »

– « Et vous dans tout cela ? »

– « Mes équipes ont construit leur histoire de manière intelligente. J’avais confiance en leur intelligence collective et elles ne m’ont pas déçu. »

– « Il me semble Fontus, que vous avez joué les apprentis-sorciers pour susciter l’adhésion ? »

– « Oui. La réticence des équipes était forte. Il s’agissait d’une transformation organisationnelle très importante : séparer, au sein d’un même métier, les personnes en charge de la production de celles en charge des projets. Les premières étaient persuadées que la qualité de service serait mauvaise, tandis que les secondes se sentaient à la fois valorisées et inquiètes de la façon dont se tisserait la relation. »

– « Vous les avez donc forcé à se parler. »

– « Exactement. J’ai fait travailler les équipes ensemble, métier par métier. Pour qu’elles définissent elles-mêmes le périmètre de la production et celui des projets.En réalisant ce travail, établir une frontière entre production et projets sur la base d’une liste des activités à répartir, nous avons pu observer que jusque-là, les choses n’étaient pas très claires et que certaines tâches étaient effectuées implicitement sans réelle affectation ni responsabilisation. »

– « Vous avez dons joué la confrontation en guise de co-construction ? »

– « Je n’étais pas présent moi-même lors de cet exercice qui peut sembler machiavélique, mais qui explorait le volet émotionnel de cette transformation : quel comportement adopter pour que le projet de réorganisation échoue ? Quelles actions entreprendre pour susciter la défiance et la mauvaise humeur. Les idées ont fusé dans tous les sens – sauf de la part de ceux qui s’avéraient déjà être des vecteurs d’esprit négatif.

– « En avez-vous eu pour votre audace ? »

– « Tout à fait. En retournant les idées négatives, il est devenu aisé de construire du positif sur une base saine, les éléments négatifs étant neutralisés ».

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Par ses questions, Vervactor n’avait pas épargné Mucius, Promitor et Fontus.

Il fut content de constater que dans leur parcours de chefs, ils n’avaient pas eu peur de prendre des risques.

A son tour, il leur remit une phalère.

Mais comme Quirinus, il ne laissa rien paraître de ses opinions.

Le jugement attendrait la dernière écluse.

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La deuxième écluse s’ouvrit